Une fois teints, les fils sont enroulés sur des cônes avant de passer à l’ourdissage, l’étape qui consiste à disposer les fils de chaîne avant le tissage. La teinture manuelle à l’Ai entraîne inévitablement de légères différences de couleur ; les artisans répartissent donc les fils avec soin pour obtenir un ensemble harmonieux. Disposer près de 2 200 fils de chaîne sur les 85 cm de largeur du métier, sans irrégularité de couleur ni surplus de fil, demande une préparation minutieuse et toute l’expérience des artisans. Cette étape essentielle détermine l’aspect final du denim.
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Un voyage
avec le denim Ai
avec le denim Ai
Un voyage avec le denim Ai
En septembre 2000, à l’occasion de l’inauguration de notre boutique de New York, nous avons présenté notre denim teint à l’indigo naturel japonais 藍 (Ai), fabriqué au Japon. Ce denim a suscité beaucoup d’intérêt et d’admiration sur place et continue, aujourd’hui encore, de séduire les visiteurs de notre boutique new-yorkaise.
Lorsque nous avons envisagé d’ouvrir une boutique à New York, nous étions particulièrement conscients de nos racines japonaises. Nous nous disions : « Nous apportons un symbole du Japon aux États-Unis, berceau du jean. » À cette époque, nous créions nos propres denims depuis près de dix ans et commencions à imaginer tout ce que le savoir-faire des artisans japonais pouvait permettre d’accomplir.
En cherchant une nouvelle voie pour notre denim, nous avons découvert, dans la préfecture de Tokushima, un atelier capable à la fois de teindre à l’Ai (藍) et de tisser du denim. Habituellement, la teinture et le tissage sont confiés à des ateliers différents. Nous n’avions jamais entendu parler d’un lieu réunissant toutes les étapes, de la teinture à l’indigo naturel Ai jusqu’au tissage de l’étoffe. L’atelier utilisait en outre des métiers mécaniques japonais permettant de fabriquer du denim à lisière. Cette découverte nous rapprochait de notre souhait de réaliser un denim teint à l’indigo naturel du Japon.
L’indigo de Tokushima est appelé Awa Indigo ; sa culture remonte à l’époque de Heian. Dans cet atelier, qui perpétue la méthode traditionnelle « Awa Shoai », les fils sont plongés dans une teinture à l’indigo naturel à 20 ou 30 reprises, puis exposés à l’air entre les bains, jusqu’à obtenir un bleu profond. Tissé sur des métiers mécaniques, ce fil donne naissance à un denim comme nous n’en avions jamais vu : un Ai Indigo d’une grande profondeur, à la texture irrégulière singulière. Même après de nombreux lavages, ce denim Japan Blue ne blanchit pas ; sa couleur évolue vers un violet légèrement brumeux.
La singularité de ce denim Ai Indigo tient à un procédé de décoloration appliqué à une étoffe teinte de manière irrégulière, appelé « Aru ». Nous y avons ensuite ajouté, sur toute la surface, de minutieuses coutures sashiko. Nous souhaitions voir ce denim acquérir avec le temps une beauté digne et discrète, rappelant celle des vêtements de travail longtemps portés. C’est cette intention que nous avons confiée à chaque point de sashiko.
Sur la poche arrière, un « R » est brodé avec un fil teint à l’Akane, un rouge traditionnel japonais. Au fil des ports et des lavages, la broderie peut pâlir et s’effilocher, mais en y regardant de près, le dessin du « R » demeure. Broderie et surpiqûres évoluent ainsi avec le denim. Le passant central de la ceinture est volontairement cousu en biais ; lorsqu’on le retourne, on découvre une ligne de lisière rouge. Il est réalisé dans un ruban à lisière spécialement tissé en denim Ai Indigo pour cet usage.
La difficulté de la teinture Ai Indigo tient à son caractère presque vivant. Parce qu’il s’agit d’un colorant naturel, l’Ai semble avoir sa propre humeur. Parfois, la cuve bouillonne avec vigueur ; parfois, elle paraît fatiguée et son pouvoir colorant s’affaiblit. Nous en observons attentivement l’état, laissons l’indigo se reposer quand il le faut et teignons patiemment les écheveaux de fil, bain après bain.
La profondeur de la couleur est la signature du denim Ai Indigo de 45R. Pendant deux à trois semaines, nous multiplions les bains de teinture, plus encore que dans les autres ateliers, pour permettre à l’indigo de pénétrer jusqu’au cœur du fil. Pour la trame, nous choisissons des fils beiges appelés « Kofukinari », qui donnent davantage de profondeur à la teinte. Au fil des ports et des lavages, le denim développe un subtil jeu d’ombre et de lumière.
Notre denim existe en deux nuances : Indigo et Sumi-Ai. Après la teinture Ai Indigo, le Sumi-Ai reçoit une teinture supplémentaire à l’encre traditionnelle sumi, qui lui donne un bleu très sombre, presque noir.

L’étoffe est tissée sur des métiers mécaniques anciens datant des années 1950. Ces métiers fabriqués au Japon comptent parmi les premiers modèles produits ; il n’en subsiste aujourd’hui que quelques-uns. Les pièces de rechange n’existent plus : lorsqu’une machine tombe en panne, il faut récupérer les composants d’un autre métier du même modèle, désormais hors d’usage.
Une fois mis en marche, le métier produit un vacarme assourdissant — clac-clac, clac-clac — qui rend toute conversation impossible à proximité. La navette file rapidement d’un côté à l’autre entre les fils de chaîne tendus pour y entrelacer le fil de trame. Si un fil casse, le travail s’arrête le temps de le renouer. Les artisans veillent constamment à ce que les fils ne s’emmêlent pas et qu’aucune poussière ni impureté ne s’y glisse.
Ces métiers ne produisent qu’environ 30 mètres de tissu par jour : une fabrication à grande échelle est donc impossible. Pourtant, c’est uniquement avec eux que nous pouvons obtenir cette texture singulière et cet aspect rustique du denim auxquels nous tenons tant.
La lisière qui borde l’étoffe est caractéristique du denim tissé sur ces métiers mécaniques. On pourrait y intégrer des fils colorés pour former des motifs distinctifs, mais chez 45R, la ligne de lisière est entièrement blanche. Cette lisière simple, sans ornement, est la signature de notre denim tissé sur métiers mécaniques.








